Portrait de Juan Ramón Jiménez

Un poète espagnol précurseur, intellectuel et sans concessions

Juan Ramon JimenezDans le roman écrit par Juan Gómez Bárcena, Le Ciel de Lima, Juan Ramón Jiménez n’apparaît qu’à travers sa correspondance avec Georgina Hübner, une muse confectionnée sur mesure par deux jeunes admirateurs péruviens. Lors de ces échanges, on devine une personnalité sensible, tourmentée, passionnée et sans aucun doute… obstinée. Cette ténacité est un atout. Elle conduit, ce jeune homme de 22 ans, à devenir l’un des plus grands poètes du XXe siècle.

Juan Ramón Jiménez se consacre quasiment jusqu’à sa mort à la poésie. Sa passion est telle qu’il va même la théoriser. Elle est devenue sa religion. Son style est reconnaissable et comporte un qualificatif : « juanramonien ». Avec le soutien de son de son épouse, Zenobia Camprubí, sa persévérance est récompensée. En 1956, il est couronné du prix Nobel de littérature. Son œuvre fait ainsi une entrée dans le panthéon des lettres. Les Français la connaissent pourtant peu, et son auteur, pas davantage. Poète sensible, poète intellectuel, poète perfectionniste, voici Juan Ramón Jiménez, sous toutes ses facettes.

Éclosion du poète Juan Ramón Jiménez

Juan Ramón Jiménez est né le 23 décembre 1881, à Moguer, un village situé dans la province de Huelva, en Andalousie. Ses parents possèdent des domaines viticoles et jouissent d’un niveau de vie confortable. Il peut ainsi, tranquillement, poursuivre des études supérieures. À 15 ans, il part à Séville pour suivre des cours de peinture et, pour la forme, étudier le droit. Son inscription à l’université répond au désir de son père. Mais les études juridiques ne l’emballent pas. Il ne tarde pas à les délaisser pour se consacrer à la peinture puis à la poésie.

Ses premiers poèmes sont publiés dans la revue littéraire madrilène, Vida Nueva. Son talent est vite remarqué. Des écrivains renommés correspondent avec lui. Rubén Darío est l’un d’eux. Ce grand poète nicaraguayen est alors une figure majeure du modernisme – courant qui s’est imposé dans plusieurs sphères de l’art des pays occidentaux et a connu une puissante résonance dans littérature hispano-américaine et espagnole, de la fin du XIXe siècle jusqu’au début de la Première Guerre mondiale.

Une entrée en scène par le modernisme, courant littéraire hispano-américain et espagnol

Les poètes modernistes espagnols et latino-américains entendent bousculer une littérature sclérosée. Révolutionnaires, ils aspirent à se libérer du carcan de règles stylistiques étriquées. Selon leur goût et inspiration, les poèmes prennent des formes variées : composition en prose ou en vers libres ; utilisation de nouveaux mètres ou de mètres anciens ; influences du symbolisme, du naturalisme et de l’impressionnisme, etc. Outre la revendication d’une liberté littéraire, le modernisme se caractérise par un ton mélancolique, l’évocation de sentiments intimes et la recherche d’une écriture raffinée, sublimant la beauté.

Ce mouvement artistique remporte l’adhésion du jeune Juan Ramón. En prose ou en alexandrins, ses poèmes versent dans le lyrisme et expriment la mélancolie, les sentiments vagues, la tristesse, les souvenirs ou les rêves amoureux. Ils mettent en relief la solitude du poète. On y perçoit les sensations ambivalentes nées de ses périodes dépressives. Ricardo Gullón, un de ses biographes, dit qu’elles le conduisaient à avoir « une vision binaire du monde : celui de la beauté visible, ensorceleuse – le magique – et celui de la réalité enveloppée par cette beauté – le douloureux – ». Les instants fugaces et heureux de la vie font face aux moments sombres. Sa poésie est aussi bucolique ; la campagne andalouse est mise en valeur, insuffle la nostalgie et reflète les émotions. Le poète revient à la peinture ; cela lui permet de mettre de la couleur dans ses poèmes avec des représentations subtiles. Un ciel d’orage devient ainsi un « soleil faux et doré ».

À l’invitation de son compatriote andalou Francisco Villaespesa et de Rubén Darío, Juan Ramón débarque à Madrid en avril 1900. Il est accueilli, à son arrivée à la gare d’Atocha, par une brochette d’écrivains modernistes, comme lui. Il dévoile à ses nouveaux amis son premier livre, Nubes. Sur leur conseil, il le scinde en deux recueils, Almas de Violeta et Ninfeas.

Es-tu une femme nue
ou une ombre dans l’eau ?
Tes voiles verts, mauves, gris, roses,
cachent-ils un sexe,
un visage ou un dos ?
Reine folle, magnolia fané, déesse
triste, vierge muette et pâle !
Laisses-tu choir en ton sommeil
de divines roses chastes ?
Est-ce du lait de tes seins ?
Cheveux peut-être ? Nostalgies ?
ou la splendeur d’une tombe
où froide et d’argent ta chair gît?

Extrait de La lune voiléePoèmes magiques et dolents (1909), traduction de René L. F. Durand

Un poète dans les méandres de la dépression

Cette entrée officielle dans le monde littéraire est ternie par le décès de son père, victime d’une embolie cérébrale. Juan Ramón est tellement dévasté qu’il sombre dans la dépression. L’idée d’une mort soudaine, comme celle survenue à son père, le terrifie. Sa famille décide de l’envoyer dans un sanatorium accueillant les malades mentaux, au Bouscat, près de Bordeaux. Séparé des autres pensionnaires, il réside dans la maison du directeur de l’établissement, le Dr Lalanne. De retour à Madrid, il enchaîne un séjour dans un autre sanatorium, le Rosario. Là, il est pris en charge par le Dr Simarro. Pour calmer son anxiété, Juan Ramón a besoin de compter sur la proximité d’un médecin.

Cependant, le malade parvient à surmonter cette période compliquée par sa verve littéraire. Il continue à écrire. Sa chambre du sanatorium se convertit régulièrement en salon où se réunissent ses amis poètes. Il publie une revue, Hélios, reconnue comme l’une des meilleures de cette époque. Rubén Darío, Antonio Machado, Miguel de Unamuno y collaborent.

La convalescence de Juan Ramón se poursuit dans la maison du Dr Simarro, jusqu’à son départ pour Moguer, en 1905. Sa famille est empêtrée dans des affaires. Elle a de graves soucis financiers depuis la disparition de son père. Le procès qui l’oppose à la banque d’Espagne va provoquer la perte d’une grande partie du patrimoine familial.

Platero et moi, une œuvre majeure de la littérature hispanophone

Les affaires familiales de Juan Ramón Jiménez le retiennent à Moguer jusqu’en 1911. Durant ce séjour, il compose un récit poétique en prose, Platero y yo. Cette œuvre suit les déambulations, au fil des saisons, d’un homme et d’un âne nommé Platero, à travers la campagne andalouse. Elle est construite comme une série de courtes chroniques. Platero est le confident du narrateur. Celui-ci lui rapporte les souvenirs de son enfance, dans le village, et les impressions qu’il en a depuis qu’il est revenu de la ville. Platero y yo est une peinture de l’Andalousie rurale avec ses paysages, ses scènes de vie, ses événements heureux et ses moments cruels. C’est aussi un livre qui traite d’une relation tendre et respectueuse entre un homme et un animal.

Platero y yo est publié en 1914. Il connaît un grand succès. C’est l’œuvre de Juan Ramón Jiménez la plus traduite à ce jour et l’un des livres les plus étudiés dans les écoles espagnoles et des pays d’Amérique hispanophones. La simplicité de son style a certainement contribué à sa popularité. Ricardo Gullón, qui a connu Juan Ramón dans ses dernières années, lorsqu’il vivait à Porto Rico, a été témoin de la sympathie qu’éprouvaient les jeunes portoricains pour cet âne. Quand ces derniers croisaient le poète, il y en avait toujours un pour lancer « Saluez de ma part Platero, Juan Ramón ». Celui-ci ne destinait pourtant pas ce récit au jeune public. Qu’importe : pour lui, les enfants peuvent lire, avec quelques exceptions, les mêmes récits que les adultes.

Toujours blanche sur la pinède toujours verte ; rose ou bleue, elle la blanche, pendant l’aurore ; verte ou azur, elle la blanche, durant la nuit ; la vieille fontaine, Platero, où tu m’as vu si souvent, si longtemps arrêté, renferme, comme une clef ou une tombe, toute l’élégie du monde, autrement dit le sentiment de la vie véritable.
J’ai vu en elle le Parthénon, les Pyramides, les cathédrales au grand complet. Chaque fois qu’une fontaine, un mausolée, un portique m’ont empêché de dormir en paix par l’insistante permanence de leur beauté, leur image alternait dans mon demi-sommeil avec celle de la vieille fontaine.

Extrait de Platero et moi (1914), traduction de Claude Couffon.

Rencontre de Juan Ramón Jiménez et de Zenobia Camprubí

Après de longues années passées dans son village andalou de Moguer, Juan Ramón est de retour à Madrid. Il s’installe à la Residencia de Estudiantes, institution créée pour accueillir les étudiants les plus brillants. Le poète Federico García Lorca, le peintre Salvador Dalí et le cinéaste Luis Buñuel s’y rencontreront, quelques années plus tard. Dans cet établissement, Juan Ramón baigne dans un foisonnement culturel, intellectuel et scientifique. Concerts, conférences et représentations théâtrales se succèdent. C’est à l’occasion d’une conférence sur le monastère andalou de la Rábida qu’il fait la connaissance de la femme de sa vie, Zenobia Camprubí.

De mère portoricaine, Zenobia Camprubí a vécu une partie de sa jeunesse aux États-Unis. Elle maîtrise si bien l’anglais qu’elle écrit des nouvelles et des articles pour diverses revues américaines. Elle a le projet de traduire de l’anglais à l’espagnol l’œuvre de l’écrivain indien Rabindranath Tagore, prix Nobel de littérature en 1913. Juan Ramón lui offre sa collaboration pour ce travail. Ce n’est pas innocent. Cela lui permet de se rapprocher de celle qui est, dans un premier temps, insensible à ses déclarations d’amour. Cette stratégie fonctionne : le poète parvient à conquérir le cœur de la jeune femme. Toutefois, cette relation n’est pas du goût de la mère de Zenobia. Elle ne se fait pas à l’idée d’unir sa fille à un homme neurasthénique qui, par peur d’une mort soudaine, choisit son logement en fonction de la proximité des hôpitaux et « qui a passé ses seize dernières années de sa vie à écrire trente-trois tomes de poésies qui évoquent en général des sensations dépourvues d’aspirations et d’idées ». Pour le bien de Zenobia, elle l’éloigne de cette idylle : mère et fille embarquent pour New York au cours du mois de décembre 1915. C’est sans compter sur l’obstination de Juan Ramón qui les rejoint le 12 février 1916. Le 2 mars, il épouse sa bien-aimée à New York.

Le concept de la poésie pure

Pendant trois mois, les jeunes mariés voyagent à travers le nord-est des États-Unis avant de retourner à Madrid. Juan Ramón tire de cette escapade un nouveau recueil de poèmes, Diario de un poeta recién casado, qui marque une étape importante dans l’évolution de son œuvre.

Juan Ramón Jiménez est désormais guidé par la volonté d’épurer son texte, de le débarrasser de tout ornement et élément accessoire. Il veut ne conserver que l’essentiel. Les mots sont choisis avec application. Chacun d’eux doit refléter, avec précision, le sens que leur donne le poète. Sa quête d’une poésie pure s’illustre par cette citation qui lui est attribuée : « N’y touche plus, c’est ainsi qu’est la rose ». Mais il avoue qu’il parvient à cette pureté « après avoir retouché le poème jusqu’à la rose ». La forme évolue également : les rimes et la métrique syllabique disparaissent au profit des vers libres.

Par ce style épuré, Juan Ramón Jiménez se distingue dans le monde littéraire. Il en fait, en quelque sorte, sa marque de fabrique. Il devient une référence pour nombre de poètes espagnols de la nouvelle génération, révélés dans les années 1920. En retour, il les soutient. Il intègre certains de leurs poèmes dans la revue Índice qu’il crée et ne compte que quatre numéros entre 1921 et 1922. Federico García Lorca, dont il apprécie « l’expression dynamique », y est ainsi publié alors qu’il n’est pas encore très connu.

Elle vint d’abord pure,
d’innocence vêtue ;
et je l’aimai tel un enfant.
Puis peu à peu elle se couvrit
de je ne sais quels atours.
Et je la pris en aversion, sans le savoir.
[…]
Et elle enleva sa tunique,
Et apparut toute nue…
Oh ! passion de ma vie, poésie,
Nue à moi pour toujours !

Extrait d’Eternités (1918), traduction de René L. F. Durand

Juan Ramón Jiménez, poète inflexible

Gare, cependant, à ceux qui s’écartent de la vision poétique du « maître ». En effet, Juan Ramón est un perfectionniste. Sa conception d’une poésie pure devient un dogme. Il est intransigeant avec ceux qui ne cadrent pas avec cet esprit et ne se prive pas de les critiquer sévèrement. Pablo Neruda est ainsi le « meilleur des mauvais poètes ». Il donne le motif de sa réprobation lors d’un entretien : « Je déteste la poésie qui est pure chimie, artifice. Ce Neruda ! Mais il ne sait même pas écrire une lettre ! ». Il est également implacable envers les poètes Pedro Salinas et Alberto Guillén, qu’il avait pourtant publié dans sa revue Índice. Ces derniers s’expriment désormais « à force de camouflage et d’accumulation. Ils n’inventent rien et manquent d’expression […] ils font des choses très bien au niveau littéraire mais ce n’est pas de la poésie ». Il ne s’épargne pas lui-même : « Eh bien, il est très facile de parler de mes livres : je n’en aime aucun, je me repends profondément de tout ce que j’ai écrit. Et je désire solliciter tous ceux possédant des livres de ma jeunesse de me les retourner pour les brûler ». Cette autocritique semble se limiter à sa première période, celle où il n’avait encore pas atteint cette pureté revendiquée. Pourtant, loin de procéder à un autodafé, Juan Ramón réunira, vers la fin de sa vie et avec l’aide de Ricardo Gullón et de Raquel Sárraga, bibliothécaire à l’université de Porto Rico, la totalité de son œuvre sous forme d’anthologie en trois volumes.

La controverse esthétique entre Juan Ramón Jiménez et Pablo Neruda se poursuit jusqu’à la veille de la guerre civile espagnole. Dans le premier numéro de la revue Caballo Verde para la Poesía, sorti en octobre 1935, le poète chilien écrit un préambule intitulé « Vers une poésie sans pureté ». Laissant de côté les théories intellectuelles esthétiques, il plaide pour une poésie centrée sur l’être humain : des textes chaleureux qui évoquent les sens, le corps de l’homme ainsi que son travail et son empreinte sur les objets du quotidien. Juan Ramón se sent directement visé par cette posture. Les attaques viennent aussi du journal républicain de gauche, Claridad qui fustige les poètes et les intellectuels purs qui « incapables de comprendre l’art comme une forme de travail se livrent à un exercice de narcissisme égoïste ». Face à ses accusations, il se défend lors d’une conférence intitulée « Politique poétique ». Il affirme que les progrès de l’individu et de la société se nourrissent dans l’intelligence et la sensibilité et se dit « certain qu’en confectionnant ma poésie j’aide l’homme à devenir raffiné, que cela rend fort, davantage que fabriquer des balles ».

Un auteur au mode de vie en équilibre

À sa réputation de poète inflexible, s’ajoute celle d’un homme reclus et peu sociable. Juan Ramón Jiménez n’acquiesce pas tout à fait cette image qu’on lui donne. Il répond qu’il a toujours vécu « avec un regard sur la rue » mais qu’il n’a jamais été « un homme aimant fréquenter les bars et les casinos ». Il préfère la campagne, les recoins de Moguer, de Séville ou de Madrid. Avec Zenobia, ils font de fréquentes excursions à travers l’Espagne. C’est elle qui prend le volant. Lors de ces escapades, ils prennent plaisir à faire des rencontres. Le poète en profite pour s’intéresser aux dialectes et à leur valeur expressive.

Quoi que pensent certains, Juan Ramón apprécie d’être en compagnie. Il reçoit nombre de jeunes poètes et artistes, qu’il découvre souvent grâce à son ami Juan Guerrero Ruiz, le secrétaire de sa revue Índice. Il garde ainsi un lien avec l’actualité littéraire et artistique. Toutefois, la solitude lui est indispensable pour travailler. Dans ces moments d’isolement, il peut sereinement se concentrer sur sa poésie et déployer son énergie créatrice. Cette quiétude, qui lui est chère, repose essentiellement sur les attentions de son épouse.

La terre mène à travers terres ;
mais toi, mer,
tu mènes à travers ciel.
Avec quelle sûreté de lumière argent et or,
Les étoiles nous marquent
La route ! On dirait
Que la terre est le chemin
du corps,
que la mer est le chemin
de l’âme.

Extrait de Nocturne rêvéPierre et ciel (1919), traduction de René L. F. Durand

Zenobia Camprubí, l’épouse dévouée et indépendante

Zenobia tient un rôle déterminant dans l’œuvre littéraire de son mari. En gérant les affaires domestiques et les soucis divers, elle lui ôte une bonne partie des préoccupations qui auraient pu interférer dans son travail. Elle fait aussi office de secrétaire et de gestionnaire administrative. Sa capacité d’initiative et son sens des affaires leur procurent une stabilité financière. Très active, Zenobia apporte du dynamisme et du mouvement dans la vie de Juan Ramón, en le mettant en relation avec des personnes qu’il n’aurait certainement jamais rencontrées de lui-même. Elle instaure ainsi, dans le foyer, un équilibre entre une intimité paisible et des moments conviviaux. Ricardo Gullón affirme même que « Si Juan Ramón est parvenu à devenir un des plus grands exemples d’indépendance dans la littérature contemporaine, il le doit en bonne partie à Zenobia. […] tout ce qui a été réalisé pour l’œuvre de Juan Ramón a, dans l’ombre, la vigilance active et l’infatigable dévouement de Zenobia. »

Zenobia consacre aussi une partie de son temps à sa propre activité littéraire. Elle poursuit la traduction, en espagnol, des œuvres de l’écrivain indien Rabindranath Tagore. Entre récits, poésie et théâtre, vingt-deux ouvrages sont ainsi publiés en Espagne. Juan Ramón intervient pour y mettre une touche poétique. Énergique, Zenobia étend ses occupations dans d’autres sphères : fondation d’une structure qui vient en aide aux malades qui n’ont pas les moyens de financer leurs soins ; secrétariat du Lyceum club Femenino de Madrid qui milite pour les droits des femmes ; mobilisation pour la formation des femmes grâce à la mise en place d’une structure octroyant des bourses à de jeunes Espagnoles qui partent étudier dans des universités américaines ; fondation d’une garderie d’enfants de 2 à 5 ans comprenant du personnel médical ; création, en 1928, de la galerie Arte Popular Español qui expose et vend des œuvres d’artistes espagnols.

Juan Ramón porte un amour inconditionnel à Zenobia. Fidèle à sa nature intègre, il ne compromet pas leur relation. Un événement tragique illustre ce profond attachement : le suicide de la sculptrice Margarita Gil Roësset. Cette jeune femme n’a pas supporté d’être repoussée par le poète. Elle en était si amoureuse qu’elle était prête à sacrifier l’amitié qui la liait à Zenobia. Quand elle lui a révélé ses sentiments, Juan Ramón lui a gentiment répondu qu’il tenait beaucoup à son épouse. Le suicide de Margarita lui a, cependant, laissé une profonde blessure. Il lui adresse une touchante épigraphe avec un recueil de quatre poèmes, La Voluntaria M.

La guerre civile espagnole et l’engagement républicain

Quand éclate la guerre civile, en juillet 1936, le couple Jiménez soutient les républicains. Le 30 juillet, Juan Ramón signe en compagnie d’autres intellectuels, un manifeste dans lequel tous déclarent que « dans le conflit qui a abouti à la guerre civile en Espagne, nous nous mettons du côté du Gouvernement, de la République et du peuple qui avec une telle démonstration d’héroïsme lutte pour ses libertés ». Zenobia et lui s’occupent d’une douzaine d’orphelins auxquels ils procurent attention et soins. Toutefois, la situation devient difficile ; cherchant à quitter le pays, ils obtiennent du gouvernement républicain une charge diplomatique à Washington. Ils laissent tout derrière eux, y compris l’œuvre en cours et inachevée de Juan Ramón. Ils ne reviendront jamais en Espagne.

Dans les semaines suivant leur arrivée aux États-Unis, les Jiménez se démènent pour recueillir des appuis à la cause républicaine : prise de contact avec des organisations basées à New York et Washington, connues pour leur défense de la démocratie ; participation à des meetings défendant la cause de la République ; organisation d’une souscription pour les enfants victimes de la guerre. Ils partagent ensuite leur temps entre Porto Rico et Cuba, d’où ils poursuivent inlassablement leur soutien à la République et entreprennent des démarches pour obtenir des invitations afin de mettre à l’abri leurs amis écrivains restés en Espagne, comme le poète Antonio Machado. Les nouvelles ne sont pas bonnes, cependant : les troupes de Franco gagnent du terrain et plusieurs de leurs proches sont tués. La mort du jeune Juan Ramón Jiménez Bayo, neveu de Juan Ramón, en mars 1938, sur le front de Teruel, affecte beaucoup le poète et l’entraîne dans la dépression.

Avec ta lumière tu m’unis à toi, soleil ;
tu m’unis à tout ce que tu fais briller.
Par ta lumière je suis plus grand que tout ce que je vois.
[…]
Toi, soleil, tu n’es pas un dieu,
tu es moins dieu que je ne suis dieu et homme,
car tu ne sais pas ce que tu es, ce qu’est dieu ni ce que je suis,
Et moi je sais ce qui et qui tu es et tu n’es pas.
Mais toi, soleil, tu m’emportes, tu m’emportes, tu m’emportes
en roulant comme je roule et comme tu roules,
soleil, toi, avec ton charbon, ta braise enflammée,
tu m’emportes

à une distance plus réelle qu’aucun dieu et qu’aucun homme.

Extrait de Avec ta lumièreUne colline méridienne (1942-1950), traduction de René L. F. Durand

Juan Ramón Jiménez et Zenobia Camprubí en exil permanent

Lorsque parvient la nouvelle de la défaite des républicains, les passeports diplomatiques de Zenobia et Juan Ramón, délivrés par les autorités de la République espagnole, sont caducs. Leur exil temporaire devient alors permanent. À Madrid, leur appartement est vidé par trois hommes agissant pour le compte de la Délégation nationale de la presse et de la propagande du régime nationaliste. Ils sont à la recherche de documents compromettants. Meubles, objets d’art, machine à écrire, phonographe, photographies font étrangement partie des éléments suspects.

Le couple décide alors de s’installer aux États-Unis – d’abord à Miami, en 1939 puis à Riverdale Park, dans la banlieue de Washington, en 1944. Ils sont tous les deux recrutés pour enseigner à l’université du Maryland. Zenobia est professeur d’espagnol tandis que Juan Ramón donne des séminaires sur la poésie espagnole et hispano-américaine. À l’occasion, on lui propose des conférences. Il accepte et parvient à surmonter sa terreur de parler en public.

L’Amérique latine, une terre d’accueil favorable à l’œuvre du poète

Paradoxalement, Juan Ramón gagne en notoriété en Amérique latine alors qu’en Espagne elle s’estompe, du fait de son engagement aux côtés des républicains qui ne cadre évidemment pas avec le régime franquiste en place. Il bénéficie de publications dans des revues mexicaines, argentines ou costariciennes. Sa tournée de conférences en Argentine et en Uruguay en 1948, à l’invitation de la revue Anales de Buenos Aires puis du gouvernement uruguayen, rencontre ainsi un grand succès. Ses interventions sont annoncées et commentées dans la presse ; elles suscitent une véritable ferveur populaire. Il fait la connaissance de Jorge Luis Borges et y retrouve les écrivains espagnols exilés – Ramón Gómez de la Serna et Rafael Alberti. Plus de cinq mille jeunes Argentins lui envoient leur poème.

Vers une poésie sublimée et conceptuelle

Ce séjour de plus de trois mois lui donne la force d’écrire, à son retour, une de ses œuvres les plus importantes, Animal de fondo. Étant donné le contexte douloureux, Juan Ramón avait mis quasiment son activité littéraire en suspens durant la période de la guerre civile, préparant surtout des conférences et rédigeant des critiques. Il reprend la plume dès son arrivée à Miami et peut se reposer sur le soutien de Losada, un éditeur espagnol installé en Argentine. Celui-ci publie les œuvres des écrivains espagnols exilés qui font l’objet d’une censure appliquée par la maison d’édition Espasa Calpe d’obédience ouvertement franquiste.

Animal de fondo est l’aboutissement d’une longue réflexion sur la conception de la poésie. Ce recueil est baigné d’une ferveur religieuse mais d’une religion qui se concentre autour de la poésie. Le dieu auquel Juan Ramón fait référence est l’objet d’une quête. C’est par son esprit créatif que l’individu la poursuit. Cette quête créative permet à celui-ci de se découvrir et de comprendre le monde qui l’entoure.

Quand tu apparais dans le soleil, dieu obtenu,
tu n’es pas seulement dans ta naissance 
tu es dans ton coucher,
dans mon nord, dans mon sud ;
tu es dans les tons d’un pourpre visage,
intime et complet,
qui regarde au-dedans,
dans la totalité du temps et de l’espace.

Extrait de Respiration totale de notre entière gloireDieu désiré et désirant (1949), traduction de René L. F. Durand

Juan Ramón Jiménez et Zenobia Camprubí à Porto Rico

Toujours sujet à des crises dépressives, l’état de santé de Juan Ramón le conduit à s’installer avec Zenobia à Porto Rico en 1951. Ils espèrent que la proximité linguistique et culturelle favorisera son rétablissement. Le séjour sur l’île lui est, en effet, bénéfique. Il se remet. Zenobia reprend l’enseignement à l’université de Porto Rico. Cette même institution propose à Juan Ramón de diriger un séminaire sur le mouvement moderniste dans la littérature espagnole et hispano-américaine. Ricardo Gullón, qui assiste à certaines de ces leçons, témoigne de sa parfaite maîtrise de ce sujet. Il ne délivre pas son cours de façon chronologique, avec une succession de dates et d’événements ; il suit un cap, avec des retours en arrière et de brusques sauts dans le temps, qui exigent une attention appliquée de son auditoire. Toutefois, il parle avec une telle fluidité et une telle ardeur en alternant lectures, commentaires de texte, problématiques littéraires, anecdotes et souvenirs propres, qu’il parvient à immerger les étudiants dans la vie et l’œuvre du poète étudié.

Des, livres, des revues de poésie et des journaux sont expédiés régulièrement d’Espagne au couple Jiménez grâce à l’attention de leur fidèle ami, Juan Guerrero Cruz. Ils reçoivent aussi directement des poèmes envoyés par de jeunes Espagnols ou Hispano-américains. Là encore, Ricardo Gullón témoigne de la joie éprouvée par Juan Ramón lorsqu’il découvre un poème de qualité. Il en fait alors la lecture à haute voix et cite parfois, de mémoire, deux ou trois vers. Il se montre curieux et s’intéresse à l’actualité de la poésie et à son évolution. Il a foi en son avenir.

Le prix Nobel de littérature, une sombre consécration

Vers la fin du printemps 1954, la santé de Juan Ramón décline à nouveau. Il est hospitalisé et doit abandonner ses activités à l’université de Porto Rico. Zenobia, toujours énergique, se dévoue pour ranimer son esprit, en lui proposant d’ordonner son œuvre. Cependant, elle est rattrapée par ses propres soucis de santé. Un cancer de l’utérus lui avait été diagnostiqué en novembre 1951 ; elle s’était alors fait opérer à Boston, avec succès. Mais en mars 1956, on lui annonce que le cancer a réapparu. Sa guérison est, cette fois, sans espoir. Elle meurt le 28 octobre 1956.

Peu de jours avant sa mort, elle a la joie d’apprendre que le prix Nobel de littérature est attribué à Juan Ramón « pour sa pureté lyrique, qui constitue, en langue espagnole, un exemple de haute spiritualité et de pureté artistique ». Juan Ramón, lui, reçoit la nouvelle de cette récompense avec amertume. La maladie puis le décès de Zenobia le plongent davantage dans la dépression. Le 10 décembre 1956, il ne se rend pas à Stockholm pour recueillir son prix. Il délègue cette tâche à Jaime Benitez, recteur de l’Université de Porto Rico, évitant ainsi de se compromettre avec la dictature franquiste, dont le gouvernement s’était proposé pour recevoir, en son nom, le prestigieux prix.

Francisco Hernández-Pinzón, neveu de Juan Ramón, est venu prendre soin de lui, à la demande de Zenobia, peu avant sa mort. Cependant, le poète est profondément affecté par la perte de sa bien-aimée. Malgré tous les efforts de son neveu et de l’infirmière María Emilia Guzmán pour lui redonner le goût à la vie, il se laisse dépérir. Il survit, alors, peu de temps à Zenobia et meurt d’une pneumonie le 29 mai 1958. Son corps et celui de son épouse sont transférés en Espagne, dans la discrétion. Ils sont, tous deux, enterrés à Moguer.

Le rideau,
dans la quiétude auguste et le silence
de l’aube tranquille
se meut doucement dans l’air vague…
Bel instant
les confond – on ne sait
qui unit les vivants et les morts,
qui est mort ou vivant –,
en une même intensité de souffle !
… Tout le monde est mort, ou
vivant.

Extrait de LégèretéPureté (1912), traduction de René L. F. Durand

Raphaël Domergue


Bibliographie

Arbide Joaquín, « Juan Ramón Jiménez, El andaluz universal ». Editorial Electronica Andaluza, 2012.

Blasco Pascual Francisco Javier, Biografía de Juan Ramón Jiménez. Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes, Alicante, 2008.

Durand René L. F., Juan Ramón Jiménez. Pierre Seghers éditeur, coll. « Poètes d’aujourd’hui », Paris, 1963.

Gullón Ricardo, Juan Ramón en Puerto Rico. Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes, Alicante, 2006.

Ortiz Juan, « Zenobia Camprubí : biografía y obras ». Article publié sur le site lifeder.com, le 01/02/2019.

Winocur Marcos, « Neruda y Juan Ramón/ambos tenían razón ». Article publié sur le site critica.cl, le 01/07/2005.

« Juan Ramón Jiménez : “¡Ese Neruda! ¡Pero si no sabe escribir una carta!” ». Article publié sur le site abc.es, le 29/01/2014.

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